Bitcoin et crypto-monnaies, les trois vagues

Publié le 24 Mars 2021 Market and research
Winter in... Coming?
Pierre Savarzeix

Pierre Savarzeix

Gérant de portefeuille

Rédigé le 05 mars 2021 par Pierre Savarzeix, CQF, Gérant de portefeuille Actions

Bitcoin et crypto-monnaies, les trois vagues

En seulement 10 ans d’existence, le bitcoin est parvenu à atteindre une capitalisation de 1,000 milliards de dollars US. A titre de comparaison, l’or n’a atteint ce niveau qu’en 1999 et représente à l’heure actuelle dix fois cette capitalisation : ce différentiel est-il voué à se rétrécir entre ces deux actifs stars? En effet, si différents par nature (actif matériel contre immatériel, ancien contre nouveau monde), ils sont pourtant si semblables dans leur finalité (l’or « physique » et le bitcoin crypté se veulent gages de sécurité dans les échanges). Par sa croissance vertigineuse et sa dimension politique, le bitcoin est rapidement passé de sujet technophile avant-gardiste à problématique incontournable pour les investisseurs et les banques centrales; et pose aujourd’hui de nombreuses questions quant aux risques et bénéfices de son adoption à très grande échelle, que nous exposons ci-dessous.

  1. Le pour

Les véritables atouts de cette devise numérique phare reposent principalement sur 3 axes : sa transportabilité, la préservation de l’anonymat du détenteur et la promesse d’échanges monétaires sans prélèvement de commissions par des tierces parties.

Au-delà de l’ascension vertigineuse de son cours ces derniers mois (avec certes une forte composante spéculative), le bitcoin a été utilisé comme véritable réserve de valeur, en protection d’une potentielle dépréciation des monnaies papier contrôlées par des banques centrales. Ces dernières, en créant massivement des liquidités pour contrer les effets déflationnistes de la crise du Covid-19, ont aussi favorisé les conditions d’une perte de valeur de leurs monnaies. Cet afflux d’argent vers le bitcoin et les autres crypto-monnaies s’est fait au grand dam de certains observateurs qui auraient préféré voir l’or jouer ce rôle de façon exclusive.

Evolution du cours du bitcoin (USD) sur les 3 dernières années

Bitcoin price (USD) over the past 3 years

Source : FactSet, mars 2021

Evolution de la taille du bilan de la Réserve fédérale des Etats-Unis

Size of the US Fed balance sheet

Source: Board of Governors of the Federal Reserve System, mars 2021

Il semblerait donc que le bitcoin, bien qu’étant soumis à de fortes fluctuations de cours, soit finalement en train de gagner ses lettres de noblesse, à la fois chez les institutionnels de la finance et les trésoriers d’entreprise, à l’instar du géant de l’automobile Tesla qui a récemment investi sur le bitcoin à hauteur de 1.5 Milliards de dollars.

Toutefois… son utilisation continue de faire grincer des dents, et les crypto monnaies comptent encore beaucoup de détracteurs.

  1. Le contre

Janet Yellen, Présidente du Trésor américain et ancienne Présidente de la Réserve fédérale, a récemment qualifié le fonctionnement du bitcoin comme excessivement « inefficient » d’un point de vue transactionnel. De plus, le bitcoin favoriserait toujours grandement le financement du terrorisme et les activités de blanchiment d’argent, comme le souligne le Département de la Justice américain. Aux Etats Unis, l’emploi de la devise numérique est vu comme un frein dangereux à l’extraterritorialité du dollar américain, principe qui octroie à un juge américain la possibilité d’engager des poursuites ou d’imposer des sanctions liées à toute transaction internationale effectuée en dollar. Ainsi, une potentielle remise en cause de l’emploi du dollar dans les transactions internationales au profit du bitcoin risquerait de priver les Etats-Unis d’un puissant levier géopolitique.

En Europe, Christine Lagarde, Présidente de la Banque centrale européenne, semble définitivement fermer la porte au bitcoin en tant qu’actif de réserve pour son institution. Aussi, l’impossibilité pour le bitcoin d’être facilement intégré à un dispositif de surveillance des mouvements de capitaux comme Tracfin1, provoque de la part de la justice européenne des réactions épidermiques.

Enfin, les cryptomonnaies requièrent globalement d’immenses ressources énergétiques pour fonctionner : pour le bitcoin, chaque opération de validation et de sécurisation des transactions requiert de longs processus de calculs. La consommation électrique annuelle du bitcoin dépasse désormais celle de l’Argentine, des Pays-Bas, ou de la Norvège2... un comble, compte tenu de la sensibilité des générations utilisatrices pour les problématiques environnementales.

Additionnant ces facteurs négatifs, de nombreux observateurs prédisent déjà un avenir funeste au bitcoin, actif hautement déflationniste par construction puisque le nombre maximal de 21 millions de bitcoin ne peut être dépassé. De plus, il présente un coût d’opportunité élevé car il ne verse pas d’intérêts ni de dividendes.

Cependant « Toute vérité passe par trois étapes , d'abord elle est ridiculisée , ensuite elle est violemment combattue et enfin elle est acceptée comme une évidence »3. Raillée aux prémices de sa médiatisation comme devise antisystème de quelques « geek » informaticiens, les attaques constantes auxquelles elle fait face attesteraient-elles que l’on en soit à la deuxième vague de ce processus ?


  1. La suite

A ce titre, on se souvient qu’à l’avènement de la monnaie unique européenne, l’économiste américain Milton Friedman, fondateur de l’École de Chicago et prix Nobel d’économie, avait fortement critiqué sa création. Un an avant le lancement de l’Euro, Friedman déclarait dans une interview à Radio Australia qu’il ne voyait pas la zone monétaire survivre plus de dix ans… 20 ans après, bien que subsistent encore des problèmes cruciaux liés à l’impossibilité d’effectuer des dévaluations compétitives par les taux de change intra-zone, ou de les compenser par des déficits publics qui excéderaient les critères de Maastricht… l’Euro est bel et bien vivant.

C’est sans compter l’intérêt récent des acteurs de la finance traditionnelle pour les cryptomonnaies qui entrevoient au travers de leur diffusion un potentiel de redynamisation de leur offre, et rendre plus attractif le paysage bancaire actuel pour le client.

L’adoption des monnaies numériques ne serait en somme que la phase finale de l’automatisation de l’industrie bancaire. Dans un monde qui connait sans cesse l’adoption de nouvelles réglementations, les cryptomonnaies et la blockchain permettraient aux autorités une surveillance centralisée plus efficace, et moins couteuse à mettre en place pour les acteurs bancaires.

Cependant, cette adoption n’est pas poussée proactivement à l’heure actuelle par les institutions financières privées, car celles-ci bénéficient du quasi-monopole de la création monétaire que leur octroient les banques centrales. Banques et assurances sont donc dans une position attentiste par rapport à leurs autorités de tutelle. C’est dans ce cadre que la Réserve fédérale américaine et la Banque centrale européenne cherchent à incuber un dollar et un euro numérique en lançant - entre autres - des consultations publiques. Elles restent soucieuses, dans un premier temps, de ne pas trop chambouler les usages bancaires, et ne se pas laisser échapper le contrôle de la création monétaire à des nouveaux acteurs qui seraient plus difficiles à réguler. La mise en place de ces cryptomonnaies étatiques entérinerait alors le passage à la troisième vague : la généralisation et la banalisation de l’usage des cryptomonnaies quelles qu’elles soient.

Il n’est toutefois pas assuré que le bitcoin en soit le principal bénéficiaire, compte tenu de certaines de ses limitations techniques. Il est fort à parier que les grands acteurs du numérique Google, Amazon, Apple et Facebook cherchent également à tirer profit de la numérisation de la monnaie. On peut alors s’attendre à l’émergence de nouvelles lois qui combineront à la fois du droit et de la règlementation bancaire d’une part, et du règlement général sur la protection des données (RGPD) d’autre part.

Au sortir de la crise de la pandémie que le Covid-19 a généré, beaucoup d’incertitudes demeurent sur la nature de la reprise économique. Il est certain que les mille milliards de dollar stockés en bitcoin attiseront la convoitise d’acteurs qui chercheront à capter cette manne financière. A l’heure actuelle, l’initiative la plus probante est l’emploi des cryptomonnaies comme collatéral à l’obtention d’un crédit bancaire : d’une façon la plus paradoxale qui soit, le bitcoin conçu pour éradiquer la monnaie-papier pourrait se mettre à son service en soutenant l’expansion du crédit … et donc … la relance économique.

1 Tracfin (« Traitement du renseignement et action contre les circuits financiers clandestins ») est l’organisme du ministère de l'Économie et des Finances chargé de la lutte contre la fraude fiscale, le blanchiment d'argent et le financement du terrorisme.

2 Source : Cambridge Bitcoin Electricity Consumption Index

3 La fausse citation attribuée à Schopenhauer, pour les amateurs avertis de citations

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